Tout commence en mars 2005, journée froide dans mon petit village d'Alsace. Mon père, qui nous élève mes soeurs et moi suite au divorce avec ma mère, me ramène un courrier avec un sourire au coin de la bouche. C'est la convocation au concours d'entrée en école d'infirmière, un projet qui le rendait très fier.
Ma mère est aide-soignante, mon père travaille dans les bureaux de l'hôpital du coin. Une fille infirmière, l'idée les remplisaient de joie. J'avais donc un lourd poids sur mes épaules. Je regarde les infos, lis le journal, m'intéresse aux sujets de société, etc...
Le jour du concours est arrivé très vite, il m'a fallu un tube de vitamine, un repas plus que complet et une demi-heure au petit-coin pour être d'attaque.
J'arrive en retard, comme à mon habitude, je dérange les six-cents personnes présentes pour trouver ma petite place et déballe ma seule et unique arme pour cette bataille, mon stylo fétiche. Et voilà, c'est parti pour quatre longues heures de tests psychotechniques qui m'emmèlent les neurones entre eux, et des questions interminables sur les sujets de culture générale. Deux mois plus tard, je passe l'épreuve orale suite à ma réussite aux écrits.
L'épreuve orale c'est comme un premier entretien d'embauche, on vous reluque de la tête aux pieds, on vous pose des questions a qui vous perdre vos moyens, et pour finir, on vous mets tellement mal à l'aise qu'à la sortie de la salle d'entretien vous pouvez faire un 200m papillon dans votre slip, tellement vous avez transpirés. Le jury est composé généralement d'une cadre de santé qui rit à chacune de vos réponses, d'un enseignant de l'école d'infirmière qui vous piège sur des questions inimaginables et enfin, d'un psychologue qui vous dévisage comme un hibou affamé. Bref, que du bonheur!
Et voilà, le jour du résultat des épreuves est déjà là! Je dois jouer des coudes entres les filles hystériques qui appellent parents-frères-soeurs-amis-cousins-grand'parents-chiens-chats-voisins et compagnie, et celles qui pleurent la Seine parce qu'elle ne sont que vingtième du classement. Et puis plus loin, les plus discrettes, celles qui ne sont pas admises et qui cherchent mille et une excuse pour annoncer leur défaite à leurs proches. Et puis moi, qui me fais un passage tel un rugbymen lancé vers un essai, j'arrive devant le tableau (enfin, c'est pas trop tôt) je vois mon nom suivit de la mention « admise ».
Voilà c'est le début des emmerdes!
Quelques semaines plus tard, c'est la rentrée. Je découvre un milieu nouveau, des visages nouveaux, bref, un monde nouveau. Le monde des blouses blanches et des piqûres s'ouvre à moi. J'apprends à connaître des filles, les sorties s'enchainent et les affinités se crées. Les premières semaines sont ennuyantes à mourir, on nous explique la relation soignant-patient, comment se laver les mains (eh oui, même ça!), et puis enfin les choses sérieuses commencent: le premier stage.
J'arrive comme une fleur, pleine de bonne volonté, de soif de savoir et de confiance en moi. J'en ressort vide. Vide de sensation, dégoutée de la connerie humaine que l'on peut rencontrer dans les équipes médicales, démotivée et douteuse de mon avenir. Ma note de stage ressemble à une mauvaise blague, les remarques sont encores plus incencées que la note: « F. n'a pas su se rendre compte de la charge de travail en service de chirurgie, a passé son stage à se regarder le nombril. Elle n'a rien a faire dans un service de soin ». Je vous passe les détails bien évidemment. Quand je me revois en train de ramasser le vomit pendant que mes collègues prennent le café, et que je passe la serpillère suite à une diarrhée bien sympathique et que mes très chers référents de stages me regardent en me disant « voilà, c'est comme ça que rentre le métier », je me dis que j'ai peut être choisit la mauvaise voie. Je rentre chez moi, dépitée, raconte mes déboires à mon père qui sèche mes larmes et me dit « c'est un mauvais moment a passer, il y aura des stages que tu apprecieras ».
Après des nuits face à ce rapport de stage déplorable, après des semaines de réflexions, je décide de me laisser une chance et de poursuivre l'aventure. Mais comme à mon habitude, la chance ne me sourit pas. Le prochain stage est le stage de psychiatrie.
La psychiatrie m'enchante très peu et comme « j'ai passé mon stage précédent à me regarder le nombril » je redouble d'effort. Je me plie à toutes leurs volonté, de la prise de sang au lavage des toilettes en passant par la vaisselle du personnel, mais encore une fois ça ne suffira pas. Le rapport de stage est encore plus désastreux. J'ai d'abord cru à une caméra cachée, mais j'ai vite comprit comment ça se passait. Puisqu'on est toujours deux stagiaires, ils choisissent un bouc émissaire et un protégé. Alors biensûr une fille de médecin c'est toujours mieux qu'une fille d'aide-soignante et d'un magasinnier. La fille de médecin avait bien évidemment ramené des petits pains et des chocolats pour le personnel, moi, j'étais arrivée avec un cake brulé qui ne ressemblait à rien. Et voilà, encore un stage déprimant.
Au moins maintenant je sais nettoyer les toilettes!
De retour en cours, ma responsable me convoque, on se serait cru dans un film policier, c'était l'interrogatoire d'un innocent face à un flic qui ne se base que sur les dépositions. Seulement quand les dépositions ne sont que des mensonges, il faut se battre pour se défendre! Seulement là, les larmes prennent le dessus, je lui explique que je doute de mon désir de devenir infirmière, que je ne sais plus où je vais, que par ces stages j'avais l'impression que le diplôme d'infirmière était délivré aux meilleures lèches-bottes et aux têtes qui leurs conviennent. Elle dit une phrase que je n'oublierai jamais « execute et tais-toi ». Il était là le soucis, mon caractère ne leur plaisait pas. J'ai une diarrhée verbale, je dis tout ce que je pense, je me défends quand on m'accuse à tort, et dans le milieu médical, mieux vaut fermer sa gueule et exécuter les ordres comme une chèvre.
Eh bien bonjour le métier d'infirmière! Mais comme je suis têtue, je vais au bout de mon année pour voir si je suis une bonne chèvre...
Je mets en pratique les conseils que l'on m'a donné, il me restera deux stages pour voir si j'ai bien compris les règles du jeu. Mon stage en médecine se passe à merveille, le deuxième stagiaire est un mec avec qui le courant passe très bien. On s'aide mutuellement, on cache les erreurs de l'autre, on s'éclate, bref notre bonne humeur plait à toute l'équipe. Enfin un point positif! Mais comme toujours, le bonheur passe pour laisser sa place à des moments plus difficiles. Nous faisons la connaissance d'une femme de quarante ans, très agréable, ses enfants viennent régulièrement, bref une personne très bien. L'infirmière nous dit qu'elle ne vivra plus longtemps mais à première vue cette dame est en pleine forme. Plus tard nous apprenons qu'elle a le cancer de la peau. Les jours se suivent et je la vois diminuer. Elle se lève de moins en moins de son lit, un rien l'esouffle, elle est fatiguée. Je discute avec elle, j'apprend qu'elle est professeur des écoles, que sa passion est la randonnée, mais elle sait que plus jamais elle ne pourra revoir la montagne. Quelques semaines plus tard, elle s'éteint. Il faut expliquer cela aux enfants, diriger son mari dans les démarches administratives mais aussi maitriser son émotion. La mort venait nous rappeler qu'on allait se rencontrer souvent...
Le dernier stage est arrivé, le stage de gériatrie. Après une superbe note en médecine, j'étais requinquée pour ce nouveau stage. Je l'attendais impatiemment. J'avais vu mes arrières grands-parents soignés à domicile et j'avais envie d'être confrontée aux mêmes situations que mes parents et grands-parents lorsqu'ils avaient accompagnés mes ancêtres vers la mort. La maison de repos donnait froid dans le dos, elle était sombre, des croix chrétiennes étaient accrochées à chaques coins de murs, et les chambres accueillaient encore 3 à 5 personnes. J'en avait des frissons dès mon premier jour. Tous les résidents étaient grabataires, mais chacun avait quelque chose d'attachant. Ma référente de stage était originaire de la guadeloupe, et lorsqu'elle parlait l'alsacien avec son accent de là-bas tous les petits vieux se mettaient a rire. Je lui apprenais des mots, elle m'apprenait mon métier. On a passé des heures à rire au grand plaisir des résidents. L'une d'entre eux m'a apprit a tricoter, un autre me faisait des coloriages en échange de bisous, un autre me racontait comment son père lui avait apprit a conduire un tracteur. Biensûr il y avait aussi des personnes rétissantes aux soins, agressives et pénibles. Mais comme toujours, on ne garde en mémoire que les bons moments. Les décès se succèdaient, la chaleur de l'été était pénible a supporter mais par la bonne entente qui règnait cela semblait superflu.
A la fin de mon stage, tout le monde m'a félicité, j'ai eu la meilleure note qu'on ne puisse espérer et mes vacances d'été pouvaient démarrer en beauté puisque j'avais validé ma première année.